Province


10 mars 1938 — 10 mars 2010 -  Homélie du fr. Augustin Laffay Dt 4, 1, 5-9 ; Mt 5, 17-19

Mon Jésus, je voudrais être enseigné de vous, docibilis Dei. Je le suis par votre Écriture, par votre Église (In Journal spirituel II, le 28 septembre 1914).
Qui s’exprime ainsi ? Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, le bienheureux Charles de Foucauld ? NON. Celui qui s’exprime ainsi, c’est un savant, un maître, notre frère et père Marie-Joseph Lagrange. Ces mots, adressés à Dieu comme une prière, sont en parfaite adéquation, vous l’avez sans doute remarqué, avec les lectures entendues aujourd’hui.

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J'écris en bas de la grotte de la Ste-Baume, quelques jours avant de partir pour Haïti.
De sainte Marie-Madeleine à Port-au-Prince, la miséricorde de Dieu est la même. Vraiment.
Elle accompagne notre vie de prêcheur, d'abord pour le prêcheur lui-même et bien sûr pour tous les autres.
Le problème n'est pas la miséricorde en Dieu, mais la question de saint Dominique : quelle sera "ma" miséricorde?
L'incarnation de la miséricorde, si évidente chez Marie-Madeleine, plus mystérieuse en ce moment en Haïti, m'invite à méditer ses trois formes d'amour :

D'abord, la miséricorde, si spirituelle, devrait toujours avoir un "corps" aussi, donc ce concret le plus humble, une compassion physiquement fatigante, signe que le don est là, et, en face, des visages et des noms. Qu'il est triste et cruel ce beau mot évangélique de "pauvre" si je suis incapable de l'identifier avec un seul être humain vraiment proche!

Ensuite, la miséricorde, si universelle en Dieu, est plus singulière ici-bas. Car pour l'homme, au moins, la compassion est une souffrance précise dans le temps et dans l'espace. C'est sa limite et la chance de son réalisme : je ne peux pas compatir comme Dieu pour tout le monde et pour chacun ; mais c'est l'assurance que je compatis vraiment. Dis-moi pour qui tu souffres et je te dirai quel chrétien tu es.

Enfin, la miséricorde, si absolue en Dieu, capable de relations infinies, est relative et souvent impure en moi. Chez les frères prêcheurs, on comprend alors que la miséricorde soit liée à la vérité. L'effort pour dire la vérité par amour de ce qui est, est comparable à une compassion qui essaie d'être là pour l'autre sans trop encombrer la relation par ses propres problèmes. L'oubli de soi, c'est aussi l'oubli de parler (trop) de soi, autrement dit écouter.

Demander la miséricorde le jour de sa profession est d'une incroyable et merveilleuse inconscience.

fr. Gilbert Narcisse OP

Prieur provincial

Alors qu’un film hollywoodien annonçait la fin du monde pour 2012, la réalité a précédé cruellement la fiction. Mais les choses s’inversent. C’est un tout petit pays, comme autrefois Dieu avait choisi Israël, qui est dévasté et c’est le monde entier qui a ressenti une secousse dans son cœur. Ainsi le « cœur du monde », cœur du Messie crucifié, se situe soudain en Haïti.

Comme pour Jésus, la souffrance est trois fois intense.

D’abord, ce qui se voit le plus, tel Jésus qui a souffert dans son corps, il y a les dégâts matériels. Ce béton, orgueil de nos civilisations modernes, imposé aux populations les plus pauvres, a blessé et tué des milliers de corps. Au commencement, Dieu a modelé la terre pour créer l’homme mais on impose que l’homme s’unisse à des tonnes écrasantes de béton dans lequel il n’est plus possible d’insuffler ni un souffle humain, ni un souffle divin.

Ensuite, ce qui fait le plus mal, tel Jésus dans la souffrance humaine de l’abandon, il y a la mort de l’ami. Tous nos frères haïtiens sont touchés par la mort d’un parent, parfois très proche, ou d’un ami, et plusieurs parents, et de nombreux amis. Notre compassion est précieuse et sans doute loin de la réalité vécue dans le secret des cœurs douloureux.

Enfin, ce qui est souvent invisible, tel Jésus dans l’amour de son Père et de ses frères, il y a la foi du peuple haïtien. Comme disent les journalistes, embarrassés ou par pudeur : « La foi, c’est important pour eux ». Comment le peuple haïtien a-t-il réussi le plus grand témoignage de ce début du XXI° siècle en donnant, en plein désastre, un témoignage universel de foi presque joyeuse ?

Je suis aussi impressionné par la foi de nos frères et sœurs dominicains en Haïti. Un frère haïtien me disait, alors qu’il venait d’apprendre la perte d’un proche : « Oui, quelle douleur ! Mais c’est peut-être aussi l’occasion de reconstruire en Haïti ».

Notre programme : reconstruire en Haïti.



fr. Gilbert Narcisse OP

Prieur provincial

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« […] On peut affirmer sans erreur que le Curé d’Ars fut toute sa vie hanté par le salut, le sien et celui des autres. La première phrase qu’il dit en arrivant à Ars au petit berger : " tu m’as montré le chemin d’Ars, je te montrerai le chemin du Ciel " ; c’est-à-dire, moi ton curé, je vais faire de toi un saint. Je vais te plonger dans la miséricorde de Dieu et dans sa sainteté. À peine arrivé, il se place immédiatement comme un pasteur qui conduit ceux qui lui sont confiés vers le salut. Quand il annonce à sa maman qu’il veut être prêtre, il lui dit que c’est " pour gagner des âmes au Bon Dieu ". Voilà ce que représente un prêtre pour cet enfant : plonger les âmes dans la miséricorde de Dieu afin de faire qu’elles choisissent Dieu et vivent de Lui. Mais avant d’être ce pasteur éclairé, il fut aussi, comme chacun de nous, un pécheur pardonné. » Extrait de la conférence donnée à Ars le 3 août 2006, publiée en 2007 dans les Annales d’Ars (n° 306-307) par le Père Jean-Philippe Nault, recteur du Sanctuaire d’Ars.2

 

« Si vous aimez les âmes, vous les aurez »

Journal spirituel inédit du père Lagrange

Séminaire d’Issy-les-Moulineaux, le 21 mars 1879

 

« La miséricorde et le zèle. La miséricorde commence, le zèle consomme ; la compassion que nous inspirent les souffrances du prochain est souvent le commencement de la charité ; ainsi au séminaire, quelqu’un arrive dans un milieu inconnu, nouveau : on s’applique à le consoler ; cela devient bien vite de la charité. C’est dans l’ordre, vis-à-vis de celui qui exerce la charité, et de celui qui la reçoit.

Nous sommes plus sensibles aux épreuves physiques et intellectuelles de notre prochain qu’à ses épreuves surnaturelles ; en effet nous jugeons pour lui d’après nous : nous sommes plus sensibles à nos malheurs physiques ou moraux qu’à nos misères surnaturelles.

[…] Il ne faut pas expliquer la charité de Dieu, mais la faire comprendre en la montrant. Le tout est de faire voir à une âme que Dieu est bon pour elle, qu’il l’a aimée.

Quand on aura dit de vous, qu’il est bon, profondément bon, et quand vous aurez dit, nemo bonus, nisi solus Deus3, vous gagnerez cette âme. Le zèle est la charité en ardeur, il se traduit par le besoin d’édifier ses frères : Pro eis sanctifico meipsum4 : prier pour ses frères, agir ; les œuvres de la charité, dont les formes sont infinies.

Si vous aimez les âmes, vous les aurez : c’est l’encouragement5! »

1 Le 10 de chaque mois, prions ensemble pour la béatification du père Lagrange. Demandez la prière mentionnée sur les marque-pages que vous pouvez recevoir gratuitement en vous adressant à l’Association des amis du Père Lagrange - Dominicains - 9 rue Saint-François-de-Paule - 06300 Nice - France.

3 Citation de l’Évangile selon saint Matthieu 19, 17 : « Dieu seul est bon. »

4 Citation de l’Évangile selon saint Jean 17, 19 : « Pour eux, je me sanctifie moi-même. »

5 Marie-Joseph lagrange Journal spirituel (inédit), Premier cahier, transcrit par le frère Renaud Escande, révisé par le frère Bernard Montagnes.

Mercredi 3 février 2010 le pape Benoît XVI au cours de l'audience générale a présenté la figure de S Dominique en la salle Paul VI, au Vatican.

Chers frères et sœurs,

La semaine dernière, j'ai présenté la figure lumineuse de François d'Assise et aujourd'hui, je voudrais vous parler d'un autre saint qui, à la même époque, a apporté une contribution fondamentale au renouveau de l'Eglise de son temps. Il s'agit de saint Dominique, le fondateur de l'Ordre des Prêcheurs, connus également sous le nom de Frères dominicains.Son successeur à la tête de l'Ordre, le bienheureux Jourdain de Saxe, offre un portrait complet de saint Dominique dans le texte d'une célèbre prière : « Enflammé par le zèle de Dieu et par l'ardeur surnaturelle, par ta charité sans fin et la ferveur de ton esprit véhément, tu t'es consacré tout entier par le vœu de la pauvreté perpétuelle à l'observance apostolique et à la prédication évangélique ». C'est précisément ce trait fondamental du témoignage de Dominique qui est souligné : il parlait toujours avec Dieu et de Dieu. Dans la vie des saints, l'amour pour le Seigneur et pour le prochain, la recherche de la gloire de Dieu et du salut des âmes vont toujours de pair.

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Lorsqu’on osait évoquer devant le Curé d’Ars la légitime satisfaction qu’il aurait pu avoir devant son œuvre, il s’en défendait : « Non, mon ami, ce n’est point là ma tentation. Je n’ai pas de peine à me persuader que ce n’est pas moi qui fais tout cela […] » Cette humilité fit du Curé d’Ars un soleil pour les pauvres, les petits, les abandonnés. Il leur donnait tout. Mgr André Dupleix, secrétaire général adjoint de la Conférence des évêques de France « Un grand témoin spirituel : saint Jean-Marie Vianney, curé d’Ars » (extrait)

 

Il est à la mode de mettre en valeur le principe de l’amour de soi-même comme préalable à l’amour du prochain. L’homme contemporain, marqué par le stress et la peur, prend soin de lui-même en veillant à équilibrer son existence par le confort et le plaisir. Jésus a parlé de l’amour de soi dans le commandement qui résume toute la Loi : « Tu aimeras le Seigneur Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même ». En réalité, l’enseignement de Jésus comporte un enracinement en Dieu et un don de soi qui diffère des soucis du bien-être. Dans le quotidien, il arrive que l’amour de soi tourne au narcissisme. Albert Lagrange, séminariste à Paris, aspirait à s’aimer en se reniant lui-même pour l’amour de Dieu comme le montre son Journal.

S’aimer et se haïr soi-même »

Journal spirituel inédit du père Lagrange

Séminaire d’Issy-les-Moulineaux, le 21 mars 1879.

« Charité envers nous-mêmes. C’est un cas particulier de la charité envers nos frères. Nous voyons en nous ce qui est voulu de Dieu, nous travaillons à le procurer en nous. Ratio diligendi seipsum, Deus est2. Nous nous cultivons, nous nous perfectionnons, parce que tel est le bon plaisir de Dieu. – Quel terrain élevé ! Quel plus noble usage de son intelligence, de son cœur, que d’introduire dans les autres et en soi-même, le bon plaisir de Dieu : nous cherchons à réaliser l’harmonie que Dieu a conçue.

Cependant l’aspect de cette charité est différent. Notre perfection morale consiste surtout dans la consécration de nous-mêmes au bien général : l’amour-propre est l’adversaire implacable ; lutte acharnée : qui odit animam suam in hoc mundo3. Pratiquer la charité envers soi-même, c’est se haïr soi-même. L’abnégation est la forme pratique de cette vertu.

Il en est autrement à l’égard du prochain : la douceur, la bénignité envers le prochain, la rigueur pour soi sont une seule et même vertu. »4

1 Le 10 de chaque mois, prions ensemble pour la béatification du père Lagrange. Demandez la prière mentionnée sur les marque-pages que vous pouvez recevoir gratuitement en vous adressant à l’Association des amis du Père Lagrange - Dominicains - 9 rue Saint-François-de-Paule - 06300 Nice - France.

2 Traduction « Dieu est la raison de l’amour de soi-même ».

3 Traduction de l’Évangile : « Celui qui hait sa vie en ce monde ». Cf Évangile selon saint Matthieu 16, 25 : « Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ».

4 lagrange (Marie-Joseph), Journal spirituel (inédit), Premier cahier ; transcrit par fr. Renaud Escande, révisé par Bernard Montagnes.

 

 

 

L’histoire
Les frères prêcheurs autrement dits « Dominicains » sont présents sur l’Hispaniola depuis 1510. Car c’est ainsi que Chrystophe Colon appela l’île qui comprend aujourd’hui Haïti et la République dominicaine. En 2010, l’ordre fondé par saint Dominique célébrera le Ve centenaire de la fondation du couvent de Saint-Domingue. 
À Saint-Domingue, face à la mer, une statue haute de quinze mètres du frère Antonio de Montesinos rappelle sa prédication du quatrième dimanche de l’Avent 1511 qui défendait les Indiens Taïnos. La communauté des frères prêcheurs sous la responsabilité du vicaire Pedro de Cordoba avait mené toute  une réflexion sur les mauvais traitements imposés aux Indiens en flagrante contradiction avec l’Évangile et le Droit de l’Église enseigné à l’université de Salamanque où la tradition de saint Thomas d’Aquin allait trouver un grand défenseur en la figure du frère Francisco de Vitoria (Salamanque, Espagne +1546), fondateur du droit international et précurseur de l’ONU, comme l’a  rappelé le pape Benoît XVI dans son discours au siège de l’ONU à New York le 18 avril 2008.

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